Cherveix-Cubas

Cherveix-Cubas

Stèle de la Shoah

Ceci est le récit des destins tragiques de trois familles juives que les aléas de l’Histoire ont amené pour une partie d’entre elles à Cherveix-Cubas, une des dernières étapes de leur existence.
Il faut tout d’abord se transposer en Europe orientale au tout début du XXème siècle dans des régions qui seraient aujourd’hui l’Ukraine et à la Pologne.
En ces temps-là, ces deux pays n’existent pas. La Pologne est depuis longtemps partagée entre les Empires Allemand, Austro-Hongrois et Russe.
Dans ces régions, vivent, depuis un millénaire, après la diaspora antique, de fortes communautés juives dites Ashkénazes. La religion qui les unit dépasse largement des frontières qui n’ont pas toujours été stables.  Outre la langue officielle du pays où ils résident, l’idiome qu’ils pratiquent entre eux est le Yiddish, en général un mélange d’allemand et d’hébreu.
 Les familles y exercent, le plus souvent, des métiers artisanaux et travaillent de manière solidaire dans des petits ateliers, notamment textiles car la plupart des tailleurs sont juifs.
Avec la révolution industrielle qui chamboule l’ordre social et accroit les inégalités et les troubles politiques à la fois prérévolutionnaires et réactionnaires ces populations vont être désignées comme fautives et responsables de tous les maux.
Les Prinz vivent alors dans la région des Basses Carpates, à majorité ukrainienne, mais encore sous domination autrichienne. Les Rossinsky sont un peu plus à l’Est, en territoire sous domination russe, dans une petite ville entre Lviv et Kiev et les Chrapaty encore plus à l’Est à Dnipro, anciennement appelée Ekaterinoslav.
Toutes ce régions vont être touchées par la guerre et par de graves troubles entre les années 1905 et 1920, les juifs en étant les principales victimes.
Dans ces régions ukrainiennes, en 1905, au moment où une agitation politique et sociale grandit face à un régime impérial discrédité, des pogroms éclatent dans de nombreuses régions dont Kiev. Il y a des centaines de victimes sans compter les pillages. C’est donc à ce moment, comme beaucoup d’autres juifs, que le jeune couple Chrapaty, Michael et Lina ainsi que deux demi-frères : Paul et David, décidnt de quitter le pays. Le couple se retrouve en Alsace, à Strasbourg, la même année, et c’est là qu’ils ont leur premier enfant, Rosa. Pour des raisons professionnelles et jusqu’à la mort du père, en 1931, ils sont dans des villes allemandes proches : Bühl et surtout Ettlingen,  Sept autres enfants vont suivre, entre 1908 et 1918 : Augusta, Maurice, Hanna, Ignace, Alfred, Alex et Cécile ; en tout quatre garçons et quatre filles.
Le couple Rossinsky, Boris et Rivka a, lui aussi, quitté l’Ukraine en 1905, pour se rendre en Suisse, à Zurich, avec leur bébé Jakob. C’est là qu’ils ont leur deuxième enfant, Maurice. Ils y ouvrent un magasin de fourrure ; les affaires marchent plutôt bien, mais ils décident quelques années plus tard de revenir en Russie, devenue entretemps Union Soviétique, cette fois-ci à Bakou où ils ont leur troisième fils : Armand. A la fin de la première guerre mondiale, les choses se sont encore compliquées dans ces régions de l’Europe orientale. La révolution russe puis la guerre civile jusqu’en 1920, engendrent de nouveaux massacres, pillages et interdictions. Les Rossinsky sont une nouvelle fois contraints d’émigrer, cette fois-ci vers la France, à Strasbourg.
En 1919, après l’indépendance de la Pologne, la guerre avec les Soviétiques puis les mesures très nationalistes et discriminatoires du nouveau gouvernement polonais, engendrant un nouvel antisémitisme, le jeune Marcus Prinz puis son frère Jakob, quittent leur région de Kalush, annexée par la Pologne, pour s’installer à Gotha, en Thuringe, au centre de l’Allemagne. Ils font aussi le commerce de tissus et sont en lien avec des amis en Alsace, eux aussi israélites. C’est par ces relations que Jakob Prinz fait la connaissance de Sheindla Karsner qu’il épouse en 1931. En 1932, Ils ont leur premier enfant, Alfred, puis leur deuxième, Ignace, en 1934. Son frère Mark, toujours à Gotha, marié à Sheindla Wurtzel a déjà eu trois entre 1924 et 1926 : Jean, Sally et Sophie. Malheureusement, l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, amenant les premières persécutions et discriminations, les contraint à envisager leur départ et, en 1938, après la Nuit de Cristal, officiellement expulsés du pays car étrangers, et juifs, venus de Pologne, ils partent définitivement pour Strasbourg.
En 1939, les trois familles habitent donc toutes les trois, sans se connaitre, dans la capitale alsacienne, redevenue française 20 ans plutôt.
En septembre de la même année, suite à l’invasion de la Pologne par le Reich, la guerre est déclarée. Par mesure de protection, il est décidé que toutes les régions d’Alsace à moins de 10 km de la frontière soient évacuées, et c’est le cas de Strasbourg. Avec un minimum de bagages, 120 000 habitants sont acheminés en car et en train jusqu’en Dordogne, le département qu’on leur a provisoirement assigné.
Le canton de Hautefort reçoit des habitants du cinquième district de la ville. Ils sont nombreux ! Rien que dans la commune de Cherveix-Cubas, il y en a 326 dont une majorité de femmes car des hommes sont mobilisés dans l’armée. Il faut trouver 300 logements, organiser des repas collectifs pour 60 d’entre eux quand il n’y a que des chambres, fournir du bois ou du charbon, des meubles, ustensiles, vêtements et couvertures supplémentaires. Cela va durer 10 mois. Avec peu de possibilité de travailler sur place. La majorité d’entre eux vont, heureusement, percevoir une indemnité journalière.
C’est le cas de Lina Chrapaty et deux de ses filles : Rose et Cécile, les autres frères et oncles se débrouillant par eux-mêmes surtout grâce au centre hospitalier de Clairvivre.
C’est aussi le cas aussi de Rivka Rossinsky que l’on appelle désormais Rebecca, C’est également le cas de Sheindla Prinz (désormais Jeanne ou Jenny) et de ses deux fils, Albert et Ignace alors âgés de 7 et 9 ans et inscrits à l’école municipale.
Pendant ce temps, jusqu’en juin 1940, les fils Rossinsky, naturalisés en 1938, sont au combat dans les rangs de l’armée française et Jakob Prinz (désormais Jacques), bien qu’il ne soit pas français, est aussi au front. Il s’est porté volontaire au sein d’un régiment de Polonais qui combat dans l’armée française.
A partir de juillet 1940, avec la défaite de l’armée française, l’Alsace et la Moselle sont annexées par le Reich Allemand. Suivant les conditions d’armistice, les ressortissants Alsaciens réfugiés en Dordogne sont invités à rentrer chez eux. Certains refusent et restent ; d’autres, les étrangers et les juifs, y sont, de toute façon, indésirables. Les nouvelles autorités de Vichy, en zone libre, par l’intermédiaire de la gendarmerie en font l’inventaire, à la fin de l’année. En tant que réfugiées étrangères et percevant toujours une allocation de subsistance, Lina et Rose Chrapaty, Jenny Prinz et Rebecca Rossinsky y sont bien consignées, avec, en plus, la mention « israélite ». Les autres membres de la famille ne sont pas mentionnés. Le mari de Cécile, Ernest Reutenauer, démobilisé, a préféré revenir en Alsace auprès de sa mère veuve mais, par conséquent, avec l’annexion de ce territoire, il devient allemand. Plus tard, en 1942, le mariage avec Cécile est officiellement rompu car les Nazis n’autorisent plus les couples mixtes. De plus Ernest devient un « malgré-nous », incorporé dans la Wehrmacht. Il est envoyé sur le front russe et sera fait prisonnier par les soviètiques et succombera dans un camp en 1945. 
Les frères Rossinsky, Armand et Jacques, démobilisés, puis Maurice, après être resté en captivité en Suisse jusqu’ en 1941, ont rejoint la Dordogne, et trouvé un travail, d’abord au centre de démobilisation puis à Périgueux et l’institution hospitalière de Lanmary.
Maurice fait venir sa femme Eléonore et son beau-frère Gilbert Gisel qui ne veut pas être allemand. Jacques fait également venir, à Cherveix-Cubas, chez sa mère, son épouse alsacienne, Marie, qui, elle, est catholique.
De leur côté, des membres de la famille Chrapaty comme Alex, Ignace ou Paul s’établissent aussi dans les environs, soit à la Cité sanitaire de Clairvivre, soit à Tourtoirac, Lanouaille ou Thiviers. Ignace avait réussi l’exploit de venir d’Alsace à vélo malgré les barrages et la ligne de démarcation.
Côté Prinz, l’époux de Jenny, Jakob, appelé Jacques, est, lui aussi, resté prisonnier en Suisse avec ses camarades polonais mais il va devoir y rester jusqu’à la fin de la guerre.
Fin 1941, Armand et Maurice Rossinsky sont visés par les premières mesures antisémites en France. Armand s’esquive et Maurice est obligé de changer d’emploi, en cachant ses origines. Alex Chrapaty, lui, reste employé au centre sanitaire de Clairvivre qui continue, malgré tout, à faire travailler des Alsaciens ou étrangers juifs. La plupart des autres, préfèrent la clandestinité et s’emploient à des petits travaux. Par exemple Cécile Chrapaty aide un voisin pour la laine et les tissus, qui sont sa partie.
De la clandestinité à la Résistance, il n’y a qu’un pas. C’est le cas des frères Rossinsky et plus tard de Jean Prinz, le neveu de Jacques, venu se réfugier aussi en Dordogne, à Payzac, et qui va même passer dans le maquis.
 
Avec la montée en puissance de la résistance, les Allemands, présents en Dordogne depuis l’invasion de la zone Libre, ainsi que les forces du gouvernement collaborateur de Vichy, deviennent de plus en plus inquisiteurs et répressifs.
Déjà, le 19 juillet 1942, à Saint-Dié, Marc Prinz, le frère de Jacques, beau-frère et oncle de ceux qui sont à Cherveix, est arrêté ainsi que sa femme et sa fille.
Jean, le fils ainé, n’est pas présent et Sally, le second fils, s’est sauvé en réussissant à changer de file en prétextant, grâce à son accent parfait, qu’il était français.
Les trois malheureux sont transférés à Drancy puis déportés à Auschwitz par le convoi n°11 du 27 juillet 1942 pour y disparaître à jamais, le 1er août.
La situation devient encore plus dramatique au début de l’année 1944.
D’abord, le 18 février, Maurice Rossinsky est arrêté devant ses collègues puis acheminé jusqu’au camp de transit et d’internement de Drancy, près de Paris, où il va rester enfermé jusqu’à la libération.
Ensuite, son frère Jacques, qui s’y attendait, est arrêté à son tour, le 2 mars, puis conduit à la Gestapo de Limoges et emprisonné.
Le 26 mars, en représailles de deux officiers allemands été tués à Brantôme, les Allemands choisissent 25 otages dans la prison de Limoges, dont Jacques Rossinsky, et les font amener sur place. Ils sont débarqués puis poussés, en file indienne, le long d’un sentier rocailleux, vers le fond d’un vallon.  Ils sont alors alignés sur deux rangs et tous abattus. Le constat de décès de Jacques sera envoyé à la mairie de Cherveix-Cubas, six mois après, une fois le département libéré.
Mais le pire est encore à venir. A partir de fin mars, une division allemande, la « Brehmer » spécialisée dans l’épuration et la lutte contre les « terroristes », écume toute la région.
Le samedi 1er avril dans l’après-midi, une colonne arrive à Cherveix-Cubas. La population est très inquiète, certains se cachent ou même s’enfuient, comme Alex Chrapaty, avec sa jeune épouse qu’il a connue à son arrivée, et leur bébé. Les Allemands semblent enquêter et, le soir, leurs camions restent garés le long de la route principale. Ils vont y passer la nuit.
Le lendemain, dimanche, jour des rameaux, ils se rendent en bas du village, près de l’église de Cubas, chez les Bugeaud. Ils en délogent Lina, 69 ans, presque impotente et sa fille Rose, 38 ans, que tout le monde appréciait. Ils ont l’intention de les emmener. Lina a le malheur de dire qu’elle a une autre fille qu’elle ne doit pas laisser seule, et ils finissent par la trouver. Ensuite, ils dévalisent les pièces où elles étaient logées, jettent toutes les affaires devant la maison et y mettent le feu. Puis devant une foule atterrée et qui essaye de protester, les trois femmes sont poussées avec des fusils dans les côtes vers un véhicule dans lequel elles sont obligées d’embarquer.
Peu après, à la sortie de la messe, devant l’église de Cherveix, les Allemands, bien renseignés, perquisitionnent deux autres maisons. Celle de M Pezet, instituteur dans une autre commune, où résident Jenny Prinz et ses deux enfants et celle d’une autre famille Pezet où habite, au rez-de-chaussée, Rebecca Rossinsky, 64 ans, qui est alors seule avec sa belle-fille, après avoir perdu son fils. Le même scenario se reproduit : les pièces sont vidées, les objets mis en tas dehors et brûlés. Puis, de force, les deux dames et les enfants sont embarqués dans le même véhicule que les femmes Chrapaty. Puis la colonne allemande repart en emportant ses proies. Ce sont uniquement des juifs, répertoriés, donc facilement trouvables, qui ont été arrêtés dans les deux villages de la commune. Personne ne les reverra plus…
Les six victimes sont amenées à la prison de Périgueux, puis celle de Limoges et enfin au centre de Drancy où elles arrivent cinq jours plus tard. 
Le 29 avril, le convoi n°72 part de Drancy à destination d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne annexée. Après un voyage de plusieurs jours qui a dû, déjà, être extrêmement pénible nos six victimes arrivent sur les quais de ce sinistre camp, le 4 mai. Après le tri, elles sont toutes immédiatement gazées.
Enfin, le dernier fils Rossinsky, Armand, en déplacement clandestin, est aussi arrêté, cette fois par la police de Vichy. Il va subir ce même voyage vers la mort. Arrivé à Drancy le 26 mai ils repart vers Auschwitz par le convoi n°75 quatre jours plus tard. Contrairement à sa mère, il n’y est pas gazé mais sélectionné pour le travail. Soumis en plus à des expériences il n’a pas dû survivre très longtemps, puisqu’il n’y a, ensuite, plus aucune nouvelle ni trace de lui.
De ces vastes familles, ballottées par l’Histoire, et ce ceux qui avaient échoué en Dordogne, après un si long périple de vie, seuls ont survécu Marie Rossinsky, Jean Prinç, Ignace et Alex Chrapaty avec sa femme et son enfant. Ceci est le résumé de ces destins parallèles et malheureusement funestes. Ils méritent, enfin, qu’on s’en souvienne.
CCStèleFleurie

Lina Chrapaty, 68 ans
Rosa Chrapaty, 38 ans, fille de Lina
Cécile Chrapaty, 26 ans, fille de Lina et épouse Reutenhauer

Jenny Prinz, 41 ans
Alfred et Ignace Prinz, 10 et 12 ans, fils de Jenny

Riwka-Rebecca Rossinsky, 64 ans
Jacques Rossinsky, 40 ans, fils de Riwka

Veuillez saisir votre identifiant de messagerie

Spread the love