Premiers souvenirs d’un festin durant une enfance au temps du maréchal.
Ce fut assurément le premier «festin» de mon enfance dont je me souviens bien et dont j’ai conservé quelques menus élaborés avec majuscules et décorations florales. Tous ont été écrits par le porte-plume de ma mère qui fut ma maîtresse d’école. Je reste admirative de son écriture à la plume sergent major, à l’encre bleue le plus souvent, parfois à l’encre rouge pour servir de modèle d’écriture ou corriger les cahiers de composition. Ce «festin» d’une douzaine de convives avait sa raison d’être, familiale et solennelle. Il célébrait le baptême de mon cousin germain, né le 25 mars 1944, à Périgueux. Son menu, présenté dans cet article, offrait une succession de plats relevant de la tradition des bons repas périgourdins, sans égaler les banquets pantagruéliques d’une Troisième République qui savait prodiguer des agapes à ses élus, du député jusqu’au président de la République ! Tel fut le cas en Dordogne, d’étape en étape, des réceptions du président Raymond Poincaré lors de sa visite officielle en septembre 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale. Entre les deux guerres, ces habitudes avaient repris, indifférentes aux nuages amoncelés en Europe, à la suite de la grande crise économique de 1929, partie des États-Unis, et de l’arrivée au pouvoir de dictateurs en Italie, en Allemagne et en Espagne. Comme si la gastronomie restait une valeur sûre dans une diplomatie éperdue de paix, à tout prix. Puis il y eut «juin 40», ce mois de la défaite militaire, de l’armistice, de l’État français du maréchal Pétain installé à Vichy, dans une zone dite libre, réduite à la moitié d’une France exploitée et pillée par les vainqueurs. En conséquence furent instaurés des tickets de ravitaillement, des restrictions, des réquisitions, ainsi qu’une lutte acharnée contre le «marché noir» avec des affiches effrayantes où l’on voyait un jeune enfant assis, une cuillère à la main, devant une assiette vide, happé par la mort dont le bras et la main squelettiques avançaient vers lui. Aucun règlement ne vint à bout de ce mode d’enrichissement pour les uns et de survie pour les autres: «Le marché noir est maintenant passé dans le domaine des choses courantes en Dordogne» reconnaît, au début de l’année 1944, le Comité de défense paysanne. L’abondance de ce menu en apporte confirmation !
REPAS DE BAPTÊME
Mais, à l’âge de l’innocence ou des petits mensonges, cette culpabilité m’était étrangère. Elle est effacée désormais par une photo officielle, inconnue des convives du baptême du 11 juin 1944 : celle d’une délégation de maires périgourdins offrant au maréchal Pétain quantité de présents en bocaux et en bouteilles, placés au premier plan. Juste en arrière, les visages de l’assistance semblent sereins, même souriants, tandis que le maréchal, au centre, pose la main sur une bouteille qui retient son regard. A-t-il vu, sur sa droite, une paire de pantoufles fourrées, disposées sur un carton à proximité des boîtes de conserves ? Comme un cadeau prémonitoire de ses prochains mois, sachant que cette cérémonie de vœux du 15 janvier 1944 fut l’une des dernières données en son honneur.
À VOIX BASSE
Sur le menu, la seule mention d’un dessert inconnu – bombe glacée – était de nature à me couper l’appétit et à rappeler le danger environnant. Car ce déjeuner du 11 juin faisait l’objet de précautions extraordinaires : dans la maison sans étage du 27 boulevard du Petit-Change qui, plus tard, s’appellera Boulevard Stalingrad, nous mangions sans éclats de voix et les volets clos avec, pour seul éclairage, une porte grande ouverte sur une petite cour intérieure, encadrée de murs protecteurs, et, pour seuls bruits, ceux des couteaux et fourchettes sur la porcelaine des assiettes. Porcelaine, assurément, venue de Limoges, forcément, sortie uniquement pour les grandes occasions du buffet Henri II de la salle à manger. Les conversations à voix basse des convives, rapidement rassasiés au bout d’une quatrième année de pénurie, étaient submergées par le fracas du roulement de véhicules extérieurs qui ébranlaient les vitres à intervalles réguliers, renforçant à chaque passage le huit clos de ce repas. Personne ne pouvait ignorer qu’il s’agissait du passage, sous haute tension, de troupes allemandes qui avaient envahi la région depuis le débarquement en Normandie des troupes alliées, le 6 juin 1944. Mais les convives ne pouvaient pas savoir que ces tentacules motorisées étaient celles de la division Das Reich, coupable la veille, le 10 juin 1944, de l’anéantissement du village d’Oradour-sur-Glane et de ses habitants, suivi de nouveaux massacres les jours suivants, sur son parcours de feu et de sang…
« Nous mangions sans éclats de voix et les volets clos avec, pour seul éclairage, une porte grande ouverte sur une petite cour intérieure, encadrée de murs protecteurs. »
Anne-Marie Cocula-Vaillières est historienne, professeur honoraire d’histoire moderne à l’université Bordeaux Montaigne. Elle préside le Centre François Mauriac de Malagar, et l’Institut du goût Nouvelle-Aquitaine. Parmi ses publications : Montaigne 1588. L’aube d’une révolution, Fanlac, 2021, Femmes en Périgord, codir. Romain Bondonneau, éd. du Ruisseau, 2022.
Article publié initialement dans L’ACTUALITÉ NOUVELLE-AQUITAINE>n° 141>Hiver>Printemps 2026
